La nouvelle entente Ankara-Moscou sur la Syrie : une affaire de pragmatisme

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Depuis l’été, la Turquie s’est engagée dans une coopération avec la Russie et l’Iran sur le conflit syrien. Un rapprochement qui n’efface pas des différences d’intérêts majeurs. Décryptage de cette nouvelle donne de la diplomatie turque.

Dans le dossier du conflit syrien, la Turquie et la Russie parlent désormais d’une seule voix. Ankara et Moscou préparaient un accord de cessez-le-feu, mercredi 28 décembre, qui devrait entrer en vigueur à minuit sur l’intégralité du territoire syrien.

Pourtant, les deux pays étaient au bord du conflit en novembre 2015 après qu’un avion bombardier russe a été abattu par les forces turques. Au mois de juin 2016, Recep Tayyip Erdogan a présenté ses excuses à la Russie et fait entrer la Turquie, aux côtés de la Russie et de l’Iran, dans une alliance de circonstances. Au début du conflit, la Turquie était le plus fort soutien des rebelles syriens dans la région. Jean Marcou, professeur à Sciences-Po Grenoble, spécialiste de la Turquie contemporaine, analyse pour France 24 ces changements de diplomatie.

France 24 : Qu’est-ce que le rapprochement de la Turquie avec la Russie et l’Iran traduit de la stratégie diplomatique turque ?

Jean Marcou : Pour les Turcs, c’est un moyen de faire payer aux Américains leur soutien aux Kurdes de Syrie, et aux Européens, le gel de la candidature de la Turquie à l’entrée dans l’Union européenne (UE). La Turquie veut apparaitre comme une puissance majeure qui peut décider sans l’aval de ses alliés, hors de sa candidature à l’UE.

Ankara fait aussi le constat que le conflit syrien dure depuis cinq ans et que rien n’a été résolu. Recep Tayyip Erdogan estime également que la Turquie a été laissée seule face à l’afflux de réfugiés et que l’ONU est impuissante sur ce dossier. Enfin, la Turquie se dit qu’il est utile de s’entendre avec ceux qui sont capables d’avoir une influence sur ce conflit, c’est-à-dire la Russie et l’Iran.

Recep Tayyip Erdogan a toujours affirmé que Bachar Al-Assad ne pourrait pas faire partie du futur de la Syrie. Or, la Russie et l’Iran sont des soutiens indéfectibles du président syrien. Depuis son rapprochement de ces deux puissances, Ankara a-t-elle réduit son soutien aux rebelles syriens sunnites opposés au régime de Damas ?

Non, je ne pense pas. L’opération “Bouclier de l’Euphrate” [lancée en août pour repousser les jihadistes de l’organisation État islamique (EI) et affaiblir les kurdes syriens du PYD, NDLR] est toujours en route. La Turquie a d’ailleurs perdu de nombreux soldats dans des opérations contre Daesh [l’EI en arabe, NDLR], dans le nord de la Syrie.

À Alep, les Turcs estiment avoir réussi à négocier avec les Russes mais, malgré ces acquis, la position turque était beaucoup plus nuancée qu’auparavant. Du fait de leurs négociations avec les Russes, les Turcs ne se sont pas insurgés contre ce qui s’est passé à Alep alors qu’à d’autres périodes, ils étaient beaucoup plus virulents.

Sur le départ de Bachar Al-Assad, la Turquie n’a pas vraiment changé de position. Mais, en négociant avec Moscou, Ankara a accepté le fait accompli : la Russie soutient Bachar al-Assad et ce dernier va sans doute survivre et rétablir sa souveraineté dans l’ouest de la Syrie.

Quels rôles jouent les échanges commerciaux, et notamment le gaz, dans le rapprochement entre la Turquie, la Russie et l’Iran ?

Le gaz a donné aux Russes un levier très important dans les équilibres internationaux. La Turquie ne dépend pas exclusivement du gaz russe mais quand même à plus de 55 %. Les Turcs sont intéressés par le gaz iranien, ne serait-ce que pour diversifier leurs approvisionnements et ne pas dépendre complètement de la Russie.

Mais c’est surtout le reste des relations économiques est important. Il y a un an, lors de l’affaire de l’avion abattu, les deux pays se sont mutuellement appliqués des sanctions économiques. La Russie est un marché pour l’exportation de produits finis et un champ d’extension de l’économie turque très important. Tout cela est en train de se rétablir progressivement. De ce point de vue-là, le rapprochement des deux pays a une importance considérable sur le plan économique.

Texte par Julia DUMONT

 

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